Le monde-corps


Février 2021


Les deux mains, conjointement.
Les pouces se touchent et pressent la terre rouge. Pouces / index séparés par l’épaisseur de la terre.
Deux mains ensemble pour faire le nid. L’intérieur.
Penchés sur la mare, les mains nous servent à boire. Elles se joignent et définissent à jamais le bol.
Volume et quantité. Espace disponible au liquide.
De dedans au dehors, les pouces poussent, gonflent les joues. L’espace est restreint et peut
ne contenir qu’un peu de nous-même. Les pouces repoussent pour agrandir.
Trouver la place à respirer. Essayer de contenir la main, et fabriquer encore une fois, un bol.
Il se peut que tout ça ne serve à rien. Il se peut que l’on n’ait plus besoin des bols et qu’il n’en reste
que des icônes. Des images de bols ayant existé... ou pas ! Des images de bols ayant
survécu à la grande disparition des formes utiles à nos yeux. Utiles à nos mains. Les souvenirs
archaïques d’un monde que l’on construisait à notre corps. Il se peut que ça ne serve plus à
rien mais il faut continuer à les faire parce qu’ils restent l’archétype résumant toutes les problématiques
de notre pratique. La dualité extérieur /intérieur, les décisions à prendre sur les choix de terre,
de pose de l’émail, la définition même du décor. Notre relation au contenant, le lieu des nourritures.
Il faut continuer car ils sont le creux de nous-même. La grotte, la caverne, notre ventre, bouche, crâne.
Le bol est notre monde-corps.
Je me souviens de Satochi, potier à Mashiko, regardant la lèvre des bols de Kichizaemon Raku.
Il détaillait les irrégularités de celle-ci et les comparait aux collines de Kyoto. Le doigt
passant sur la lèvre... faire le tour de la ville, le doigt sur la lèvre.
De quel bol le monde est-il fait ? De quel pied, de quelle lèvre ? De quelle terre sommes-nous fait ?
Plus tard, il m’offrit un thé dans un bol coréen très ancien. Un céladon un peu mat, usé.
Un cône inversé simplissime contenant le vert cru du matcha. La maitresse de thé était en pantalon.
On tend les bras, on penche un peu la tête et on parle de la forme. La forme, c’est la parole,
l’échange, le dehors. La face publique du bol, celle qui se montre et parfois se maquille.
Puis on enroule la tête, on replie un peu les bras, et on regarde l’intérieur. On se tait. Le dedans c’est l’intime.
La lisière de la lèvre nous prévient et nous oblige au silence. La lumière y est douce.
Parfois même absente. Nous obligeant à deviner la spirale du fond,
le petit creux qui retient le reste de liquide.
A l’autre bout du monde, ils voulurent éclairer la flaque.
Faire entrer le soleil. Faire briller le plomb pour que l’on puisse mieux voir. Les bols se sont ouverts,
agrandis un peu aussi et se sont mis à rire bruyamment. Les bols de Tamgroute sont
les dernières marches avant le désert, avant la soif. L’antithèse de l’Asie : le bruit, la sueur
à cuire au bois de palmes. Les enfants qui courent et les potiers cachés dans les ateliers sombres
qui tournent l’argile prélevée dans le trou béant de la terre mère.
“ Il y a les bols à thé et il y a les bols de Koie ” me disait un galeriste japonais. Ils sont peu
finalement à avoir vraiment su en faire. Les enfants de Degushi. Les frères de Henderson.
On le savait, nous, les fabricants, on savait que c’était important, mais on ne savait le dire. Puis
je découvris les bols de Chojiro ; des montagnes noires sur les murs du musée Raku à Kyoto.
La vénération d’un peuple pour ces pièces immenses ; si petites et immenses. Ça me faisait rêver.
J’étais tellement sûr de faire quelque chose de grave quand je tournais mes bols.
Et pourtant... en ai-je jamais fait un ? Ai-je fait un jour un bol-monde,
un bol-corps, qui dépasserait mes petites prétentions ? Qui saurait ne plus parler de moi ?
Quand on commence à faire des bols, ce sont les images de l’Asie qui nous viennent.
Mais il y a les bols à thé et les bols à chorba. La force de l’anonymat.
Il aura fallu passer par le musée, apprendre à regarder pour apprécier vraiment
les empilements de bols de Tamgroute. La légèreté des séries. Plus rien n’est sacré ici, si ce n’est
la survie au jour le jour. La démerde, à démonter les batteries de bagnoles pour en sortir
le plomb comme on irait chercher le miel. Essayer de vendre quelques pièces aux touristes
qui préfèrent les cendriers et les bougeoirs dans lesquels ils ne prendront pas le risque de boire !
Alerte au plomb ! Pas de grande théorie sur l’âme du thé ; le bol est fait pour la soupe.
Pois chiches et piments. Il reste simplement utile comme le bha que l’on jette par la fenêtre
grillagée du train indien, après avoir bu le chaï. Ce sont des pièces répétées, faites de gestes
acquis par l’habitude. Des gestes simplifiés pour l’essentiel. Ces potiers-là font des bols
comme un musicien, ses gammes. Pour que l’intention ne soit plus pensée, mais simplement
activée par le corps, les muscles. Et que la forme naisse d’une suite logique de gestes.
Économie. Pas de rature, pas de repentir. Ce qui est fait est fait, et sera terminé. Il en sortira
des montagnes de pots parmi lesquels quelques-uns surgissent comme des épiphanies.
Le bol de Kizaemon, considéré par les japonais comme le plus beau bol au monde, est un bol
à riz. Ouvert, un peu bancal comme les bols de Tamgroute, dégueulant d’émail lui aussi,
et le pied un peu collé. Un bol de tous les jours. De tous les temps. Qui a su de lui-même trouver
sa propre voie. Il faut en faire et en faire, pour qu’un seul naisse de lui-même et nous montre que c’est possible !
Le potier est un guide qui doit s’oublier pour que la matière prenne possession de la forme
et que les transmutations s’opèrent au-delà de la volonté. La réussite est toujours
un curieux mélange d’intention et de lâcher prise.
Il fait froid et j’ai du mal à chauffer l’atelier. J’y vais pourtant régulièrement mais ne fais que
quelques bols à la fois. Cherchant à éviter des automatismes, essayant de trouver pour chaque pièce
un chemin singulier. Le dégel est annoncé et marquera le début des cuissons de couleurs.
Les noirs et les verts de cuivre. Les souvenirs de Kyoto et de Tamgroute se mêleront.
Géographie personnelle d’un raccourci du monde.
La chambre gelée de Mashiko.
Le vent chaud du désert.

Texte de Philippe Godderidge édité
à l’occasion de l’exposition “L’endroit du bol”
à la Samdi Galerie à Caen du 15 mai au 6 juin 2021.

Cet ensemble de pièces étaient exposées à la Samdi galerie à Caen du 15 mai au 6 juin 2021. Les bols étaient accompagnés du texte le monde-corps de Philippe Godderidge, mis en page par Lukas Richarz et imprimé sur A3 en risographie par Antoine Giard. Cette galerie virtuelle est réalisée par Thibault Lhotellier.